Théodore CHASSÉRIAU (Santa Bárbara de Samaná, Saint Domingue, 1819 – Paris, 1856)

Cavalier, étude pour le Retour des blessés

28.1 x 21 cm
Au Verso : Études de chiens, tête de cheval et tête de femme Circa 1853. Crayon noir sauf la tête de femme au verso, à la plume et encre brune, sur papier préparé

Provenance
· Vente posthume de l’atelier de l’artiste, Paris, Hôtel Drouot, F. Petit expert, 16 mars 1857, partie de l’un des 38 lots de dessins (marque de la vente à l’encre bleue Lugt 443 en bas à droite).
· France, collection particulière.

Le tournant de 1850 marque l’épanouissement de l’art de Théodore Chassériau, âgé d’à peine trente-et-un ans. L’enseignement d’Ingres, le séjour d’un an en Italie, le travail sur l’Othello, la découverte exaltante de l’Algérie, l’immense entreprise du décor de l’escalier du palais du Conseil d’État et de la Cour des comptes, l’histoire amoureuse contrariée avec Alice Ozy avaient forgé sa personnalité et sa manière. Nommé chevalier de la Légion d’Honneur en 1849, Chassériau se pose en peintre complet, diversifiant les sujets, mêlant les références antiques et classiques, le sentiment romantique, l’expression passionnée des sentiments humains et le réalisme rigoureux de la description des êtres et des choses. Le Salon de 1850-1851 est de ce point de vue exemplaire : l’artiste y expose deux portraits (Madame de Savigny et Alexis de Toqueville), une petite scène intimiste évoquant l’Italie (Femme de pêcheur de Mola di Gaëte embrassant son enfant), une petite œuvre d’inspiration antique (Sapho), un petit tableau shakespearien (Desdémone), un nu (Baigneuse endormie), un souvenir d’Algérie (Femme et fillette de Constantine avec une gazelle) et une grande peinture orientaliste engagée et ambitieuse (Cavaliers arabes emportant leurs morts).

Témoin des recherches esthétiques incessantes de Chassériau et de la variété de ses thèmes, notre feuille peut être datée assez précisément de 1853, une année particulièrement féconde dans la vie de l’artiste. Il achève le décor de la chapelle des fonds baptismaux de l’église Saint-Roch à Paris et obtient un grand succès au Salon pour son Tepidarium, acheté par l’État quinze jours après son exposition. La même année, il réalise le Retour des blessés, un petit panneau poignant dans la lignée des Cavaliers arabes enlevant leurs morts de 1850 (Cambridge, Harvard Art Museums, inv. 1943.219), peut-être une esquisse préparatoire pour une toile jamais réalisée. La verticalité statique et l’isolement des personnages tranchent avec la violence tourbillonnante des chocs de cavalerie arabe que peignait Chassériau après son retour de l’Afrique du Nord. Notre étude rapide d’un cavalier nu vacillant sur sa monture est l’une des premières pensées pour le personnage à l’arrière plan. Elle est à rapprocher d’un croquis très semblable au crayon noir sur papier bleu (21,3 x 24,1 cm, Paris, musée du Louvre, inv. RF 24457), ainsi que d’un autre figurant un cheval portant deux cadavres (crayon noir, 21,9 x 23,4 cm, inv. RF 24479).

Le verso de notre feuille montre des beagles et une tête de cheval et se rapporte au portrait terminé en 1854 de l’ami intime du peintre, Oscar, comte de Ranchicourt, partant à la chasse à courre. Deux autres études au crayon de chiens et de chevaux pour cette toile sont conservées au Louvre (inv. RF25066 et 25302) qui garde également des dessins préparatoires au pendant qui représente la comtesse Pauline Clotilde née de Buus d’Hollebèque (Montréal, Musée des Beaux-Arts, inv. 2015.229).

Tout comme le nôtre, aucun de ces croquis n’est à proprement parler préparatoire, transposé tel quel dans la peinture. Chassériau avait l’habitude de fixer ces réflexions préliminaires au crayon ou à la plume, sans chercher à définir précisément la composition de la future peinture. Aussi, les différences sont notables entre ses études graphiques préliminaires et les œuvres terminées, construites souvent directement sur la toile. Le dessin double face que nous présentons est un exemple remarquable de ces tracés rapides et enlevés, aux contours vibrants et hachurage irrégulier. Il est également exceptionnel car il permet d’entrapercevoir la créativité de l’artiste, travaillant en même temps sur plusieurs œuvres. Il comporte même un petit rajout qui semble antérieur ou légèrement postérieur : une gracieuse tête de femme à la plume qui rappelle le visage de Desdémone dans Le Coucher de Desdémone de 1849 (Paris, musée du Louvre, inv. RF 3880).

Notre feuille est d’autant plus précieuse que, bien que le corpus graphique de Chassériau soit vaste, peu de dessins et quelques très rares études sont conservés en mains privées. Ils proviennent de la vente posthume l’artiste organisée à Drouot peu après sa disparition précoce en 1856. Y fut dispersé un ensemble de plusieurs dizaines de feuilles « mis soigneusement sous verre et frappés chacun d’une estampille bleue pour certifier son origine » . On en recense aujourd’hui environ deux cent cinquante, réparties entre les musées français et étrangers et quelques collections particulières. Quant à l’essentiel des dessins accumulés dans l’atelier de Chassériau, soit plus de deux mille deux cents feuilles volantes et trente cinq carnets, ils échurent au frère aîné du peintre, Frédéric, puis à son cousin issu de germain, baron Arthur Chassériau, qui en fit legs au Louvre en 1934.
A.Z.

Bibliographie de l’œuvre
Louis-Antoine PRAT, « Théodore Chassériau, Œuvres réapparues : Études, portraits, ambiguïtés », Revue de l’Art, 2011-1, no 171, p. 44, fig. 11 et 12.

Bibliographie générale
Stéphane GUEGAN, Vincent POMAREDE, Louis-Antoine PRAT, Chassériau. Un autre romantisme, cat. exp. Paris, Galeries nationales du Grand Palais, Strasbourg, Musée des Beaux-Arts, New York, Metropolitan Museum of Art, 2002.

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