François GUÉRIN (Paris, 1717 - 1801)

Diane et ses nymphes au bain

64,5 x 54 cm
Circa 1770. Huile sur toile (esquisse pour une composition ovale)

Peintre et miniaturiste, François Guérin fut baptisé à Saint-Jean-en-Grève à Paris le 22 octobre 1717. Dans l’acte, son père, Pantaléon Guérin, porte le titre de bourgeois de Paris, sans aucune indication quant à son métier. Il semble en tout cas bien établi dans la capitale et avoir des origines bourguignonnes : en 1713, c’est Pantaléon qui place son petit-cousin Nicolas, fils du défunt Jean Guérin, « laboureur à Cry » en apprentissage chez un menuisier.

Pour son fils François, Pantaléon choisit un métier de peintre et le prestigieux atelier de Charles-Joseph Natoire. Cette formation est confirmée par plusieurs sources, dont la lettre de Natoire lui-même, envoyée le 6 mars 1754 de Rome à Antoine Duchesne (prévôt des Bâtiments du roi) et où il dit avoir laissé « une procuration à un nomé Guérin qui a été mon élève dans la peinture ».

Le jeune artiste est déjà qualifié de « peintre » dans la lettre de tutelle du 7 avril 1742 : orphelin de père, il devait attendre, pour s’émanciper, la majorité fixée à vingt-cinq ans. Un autre acte notarié datant de 1747 montre Guérin membre de l’Académie de Saint-Luc, la rivale de l’Académie royale, forte depuis 1705 de sa propre école de dessin. On retrouve notre artiste parmi les professeurs adjoints dès la première exposition de l’Académie de Saint-Luc en 1751 (il y présente notamment Io changée en Vache peinte pour le Concours de l’académie) et jusqu’en 1756. Grâce sans doute à l’appui de Madame de Pompadour, il rompit ensuite brusquement avec l’institution pour entrer à l’Académie royale : agréé en 1761 comme « peintre de sujets de genre particulier en petit », il fut reçu quatre ans plus tard sur présentation d’« un petit tableau représentant un Marché ».
Guérin fut de tous les Salons entre 1761 et 1783 en exposant des tableaux allégoriques et galants – souvent de format très réduit – et des portraits. Sa notoriété se concrétisa en 1777, avec la commande d’une « partie de Plafond, faisant suite de celui de M. Boullongne, l’aîné, à la Chambre des Requêtes du Palais ». L’année d’avant il avait marié sa fille, Madeleine Victoire, à Louis de l’Arbre, inspecteur des bâtiments du prince de Condé. François Guérin eut également deux fils : Thomas François (1756-1829) qui devint peintre et marchand de tableaux, et Louis Charles greffier au Châtelet.

Les premières œuvres connues de François Guérin, signées et datées de 1749, sont deux dessus de trumeaux représentant une Allégorie d’architecture et une Allégorie de peinture qui confirment le passage de l’artiste dans l’atelier de Natoire. Les figures féminines, les visages, les draperies et le coloris sont autant d’emprunts au maître, dont toutefois l’élève se distingue par une certaine liberté d’écriture. La figure de l’Architecture reprend à l’identique un dessin de Natoire (Lyon, musée des Beaux-Arts, inv. 2279). L’influence du maître est également très marquée dans Junon dans son char de Guérin . Ce dessin est préparatoire à une toile exposée en 1752 et non localisée depuis, tout comme les grandes peintures religieuses ou mythologiques que Guérin présentait au début de sa carrière et qui avaient conquis une clientèle composée essentiellement de magistrats et de financiers parisiens, tel Charles Savalette, garde du Trésor royal, qui possédait une Léda et une Vénus embrassant l’Amour.

Le vrai succès vint des œuvres les plus originales de Guérin, des huiles de petit format traitées comme des miniatures. On comptait parmi les amateurs de ce genre nouveau le miniaturiste Jean-Baptiste Massé et surtout Madame de Pompadour : l’abbé de La Porte note dans son Observateur littéraire que la plupart des « petits tableaux » exposés au Salon de 1761 provenaient de la collection personnelle de la marquise . Dans sa chronique, le rédacteur ne tarit pas d’éloges sur l’artiste : « Dès en paroissant sur la scène, M. Guérin jouit d’un succès très-mérité dans le nouveau genre qu’il a entrepris. Ses ouvrages représentent des sujets familiers, dont quelques-uns néanmoins offrent de la galanterie. Sa manière est de réduire en petit, des objets qu’il exécute très-heureusement à l’huile ; &, sans rien perdre du côté de l’effet, il conserve tous les avantages qui rendent la mignature précieuse. »
Dispersées en 1782 lors de la vente du marquis de Marigny, frère de la favorite, trois œuvres confirment les liens particuliers de Madame de Pompadour et de François Guérin dans les années 1750 : le portrait de sa protectrice avec sa fille Alexandrine morte en 1754 (huile sur cuivre, 31 x 24 cm, Genève, collection particulière) et deux huiles sur zinc représentant chacune une « Dame en habit du matin » accompagnée d’un enfant . L’esquisse dessinée du portrait est conservée à Sacramento et les croquis préparatoires des deux zincs à l’Albertina (annotés « fait pour Mad. De Pompadour », sanguine, pierre noire, rehauts de blanc, 24,8 x 28,7 cm, inv. 12267 et 12266).

Parmi les œuvres connues et signées de l’artiste datant d’après son entrée à l’Académie, certaines, comme la Joueuse de dominos (huile sur bois, collection particulière) et le Concert dont il existe au moins trois versions, appartiennent au même genre de miniature à l’huile. En revanche, des peintures plus ambitieuses montrent que l’artiste sut s’adapter aux nouvelles tendances portées d’abord par François Boucher, puis par Joseph-Marie Vien , tout en restant irréductiblement fidèle aux enseignements de Natoire.

Notre tableau est à rapprocher de Vénus, amour et deux nymphes datant des années 1760-1770 qui mêle justement les influences de Natoire et de Boucher (ill. 2). On y retrouve la même conception de la figure féminine héritée de Natoire, très élancée avec des hanches généreuses, des pieds et des mains relativement petits et des cheveux bruns vaporeux. La femme fixant le spectateur confortablement assise au premier plan vient également du maître dont plusieurs compositions s’ouvrent avec cette figure qui feint de s’adresser au monde réel. De même, la manière très libre et brossée avec les contours bruns larges et appuyés, si elle est résolument la même que dans les petits tableaux de Guérin, semble elle aussi tenir de Natoire et de ses rares esquisses comme, par exemple, Le Roi mage Balthazar et sa suite (huile sur toile, 53,5 x 29 cm, Paris, collection particulière).

Parallèlement, la gestuelle de la déesse et des nymphes et leurs attitudes ne sont pas sans rappeler les Trois Grâces supportant l’Amour de François Boucher (après 1765, huile sur toile, ovale, 80 x 65 cm, Paris, musée du Louvre, inv. MI 1023). Le visage de Diane rappelle également les œuvres du peintre préféré de la marquise de Pompadour.

Enfin, certaines caractéristiques apparaissent comme propres à Guérin. Ainsi, la prédominance brune des coloris, la coexistence, dans la même œuvre, de parties sommairement ébauchées et délicatement travaillées ou, plus curieusement, les orteils peu détaillés. Le mouvement tourbillonnant, renforcé, dans notre peinture, par les parois de la grotte, est une constante dans l’œuvre de Guérin. Il suffit d’évoquer l’« Esquisse sur la Naissance de Mgr le Dauphin, annoncée à l’Hôtel-de-Ville aussitôt que la reddition de l’armée aux ordres du Général Cornwalis » exposée au Salon de 1783 et qui, malgré la différence de techniques, offre bien des points communs avec notre Diane.

Celle-ci n’est probablement également qu’une esquisse d’une composition ovale, mais sa présentation isolée date certainement du XVIIIe siècle. Car cette toile est un morceau de pure poésie, emplie de douceur jusque dans le ciel translucide agrémenté de légères touches roses à peine perceptibles, jusque dans les rochers qui semblent moelleux, jusque dans les regards et les sourires des nymphes. La réalisation quasi en camaïeu de bruns, rehaussés seulement de quelques roses et bleus célestes, mais aussi l’organisation de la composition en ovales concentriques – celui de la déesse, de ces compagnes, de la grotte, et, enfin, du cadre – confèrent à l’ensemble une grande unité et mettent l’accent sur la figure claire de Diane. Privée de tous ses attributs de divinité de la chasse, celle-ci n’apparaît alors que comme jeune femme prude et inconsciente de sa beauté qui s’apprête à se baigner dans les eaux d’une grotte, à l’abri des regards indiscrets, sauf ceux du spectateur.

Bibliographie générale (œuvre inédite)
Neil JEFFARES, Dictionary of Pastellists before 1800, Londres, 2006, p. 217.
Neil JEFFARES, Dictionary of Pastellists before 1800, version en ligne mise à jour le 6 juillet 2016, http://www.pastellists.com/Articles/guerin.pdf.
Casimir STRYIENSKI, « Deux tableaux de François Guérin », Gazette des Beaux-Arts, 1906, p. 70-74.
Casimir STRYIENSKI, « François Guérin », Gazette des Beaux-Arts, 1902, p. 307-310.
Susanna CAVIGLIA-BRUNEL, Charles Joseph Natoire (1700-1777), Paris, Arthéna, 2012.

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