Aimé Jules DALOU (Paris, 1838 - 1902)

Bacchus consolant Ariane

25,5 x 17 x 14 cm
Groupe en bronze, patine brun foncé. Fonte à cire perdue. Signé sur la base DALOU et marqué d’une lettre M pour « modèle ». Cachet de fondeur : Cire Perdue A. A. Hebrard.

Provenance
• Fonderie A. A. Hébrard, Vaugirard.
• L’Orphelinat des Arts, Paris.
• France, collection particulière.

Œuvres en rapport
Terre cuite. Paris, Petit Palais, inv. PPS00181 (achat à Georgette Dalou en 1905)
Édition bronze : contrat Hébrard-héritiers Dalou, 31 décembre 1902, no 2 (comme « Groupe nymphe : faune et enfant ») (voir Pierre Cadet, « L’Édition des œuvres de Dalou par la maison Susse », Gazette des Beaux-Arts, t. CXXVI, février 1994, annexe 6, no 2).
Édition céramique : édité par la manufacture de Sèvres en biscuit et en grès. Contrat Sèvres/héritiers Dalou du 25 novembre 1923, no 1456.

La version donnée par Ovide du mythe du Minotaure diffère de celles des auteurs grecs par son dénouement heureux. Dans les Métamorphoses, Ariane tombe amoureuse de Thésée, l’aide à sortir du labyrinthe et le suit sur son bateau jusqu’à l’île de Dia (et non Naxos). Thésée l’abandonne sur le rivage, mais ensuite elle n’est ni tuée par Artémis (Homère), ni morte de chagrin (Plutarque) : « elle y était restée seule, exhalant mille plaintes, lorsque Liber [Bacchus] vint la prendre dans ses bras et lui porter secours. »

Depuis la Renaissance, le texte d’Ovide inspira grand nombre d’artistes. On représenta Bacchus découvrant Ariane endormie (Poussin, les frères Le Nain), la princesse narrant ses malheurs au dieu (Charles de La Fosse, Natoire) ou le faste de leur mariage (Annibale Carrache, Jean-François de Troy), avant que le romantisme ne s’accapare de la détresse d’Ariane abandonnée (Angelica Kauffmann, George Frederic Watts, le sculpteur Aimé Millet). Mais jusqu’à Dalou, jamais on ne traita cette première étreinte qui pourtant, chez le poète latin, résume toute la scène.

C’est au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts de 1892 que Dalou, président de la section sculpture, présenta le groupe en plâtre ayant pour titre Bacchus consolant Ariane (no 1484). Sculpteur engagé connu pour sa vision réaliste, auteur louangé de plusieurs monuments publics dont le Triomphe de la République, portraitiste admiré pour le naturalisme incisif de ses bustes, l’artiste surprit les critiques avec ce sujet classique, ce « rajeunissement imprévu » d’une « vieille allégorie » . L’œuvre était une commande particulière de la famille Drapé d’Agen, sans que l’on sache si le thème était imposé à Dalou ou si l’idée lui appartenait.

La taille du marbre se fit non sans peine, la maladie et la fatigue étant devenus le quotidien de Dalou depuis quelques temps. Deux ans après l’exposition du plâtre, le 11 juillet 1894, il notait dans son journal, soulagé : « Nous avons terminé le groupe de M. Drapé. Enfin ! Nous venons de lui faire sa toilette, et demain matin on l’emballera. En route pour Agen ! » Aucune raideur cependant dans le marbre conservé aujourd’hui aux États-Unis, mais de la poésie pure que ce soit dans la délicatesse des mains de Bacchus soutenant Ariane, dans la faiblesse de la princesse toute à sa douleur, dans le visage bienveillant du dieu ou dans la figure facétieuse du petit satyre qui tend des raisins à la belle éplorée.
L’idée initiale de l’artiste est connue grâce à un dessin et une terre cuite très sommaire (Paris, Petit Palais, inv. PPS00184). Bacchus y apparait conquérant et Ariane repoussant ses avances avec détermination. La deuxième ébauche en terre cuite est tout autre : la jeune femme, la tête enfouie dans le creux de son bras gauche, s’abandonne entièrement dans les bras de son futur époux empli de tendresse (non conservée, épreuve en plâtre réalisée par Bertault en 1907 au Petit Palais, inv. PPS01734). La troisième terre cuite – qui correspond à notre bronze – annonce pleinement le marbre à venir : Bacchus est désormais debout, surplombant Ariane dont la main droite, privée de force, exprime son désespoir (ill. 5). Le groupe traduit on ne peut mieux le vers d’Ovide, car avant même l’amour, il illustre la compassion, le réconfort et la protection.

Les terres cuites, avec leur traitement libre et nerveux qui garde l’empreinte des mains du sculpteur, n’étaient pas destinées à être vues. Conservées dans l’atelier, elles furent retrouvées après la mort de l’artiste qui avait prit soin de léguer la totalité de son œuvre à sa fille Georgette et à l’Orphelinat des Arts où celle-ci, handicapée, allait vivre. Anticipant le goût des amateurs pour l’esquisse et se servant des trois contrats de fonte que Dalou passa de son vivant, les exécuteurs testamentaires organisèrent les éditions posthumes des terres cuites, en bronze essentiellement. L’un des premiers contrats fut conclu en décembre 1902 avec la maison Hébrard qui venait d’ouvrir sa fonderie à Vaugirard. Les terres cuites furent d’abord « tirées à la gélatine » par Amédée Bertault, le mouleur de Dalou, pour en faire un modèle en plâtre ou en bronze, selon le tirage prévu. Son adéquation parfaite à l’œuvre d’origine était ensuite vérifiée par Auguste Becker, chef d’atelier du sculpteur et son principal collaborateur, chargé par la succession de suivre les questions techniques. Marqué d’un M pour « modèle », notre bronze fait partie de ces chefs-modèles qui demeuraient à la fonderie avant de retourner, à l’expiration du contrat, à leur propriétaire légitime, l’Orphelinat des Arts.

Bibliographie
Henriette CAILLAUX, Aimé Jules Dalou (1838-1902), préface de P. Vitry, Paris, 1935, cat. 205, p. 142 (terre cuite).
Maurice DREYFOUS, Dalou, sa vie et son œuvre, Paris, 1903, p. 222-223 (marbre), ill. p. 223 (terre cuite ?).
John M. HUNISAK, The Sculptor Jules Dalou : Studies in his style and Imagery, New-York, Londres, 1977, p. 81, ill. 34C (terre cuite).
Pierre KJELLBERG, Les Bronzes du XIXe siècle. Dictionnaire des sculpteurs, Paris, 1989, p. 240 (bronze).
Stanislas LAMI, Dictionnaire des sculpteurs de l’école française au XIXe siècle, Paris, 1914, t. II, p. 11 (terre cuite).
Amélie SIMIER et Marine KISIEL, Jules Dalou, le sculpteur de la République. Catalogue des sculptures de Jules Dalou conservées au Petit Palais, Paris, Musées, 2013, p. 424, no 358 (terre cuite).
Daumier et ses amis républicains, catalogue d’exposition, Marseille, musée Cantini, 1979, no 109 (tirage bronze).

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