Alfredo PINA (Milan, 1887 – La Charité-sur-Loire, 1966)

La Douleur

Bronze à cire perdue, patine brune. Signé, situé et daté sur l’arrière « A. Pina Paris 1913 ». Cachet de fondeur : « MONTAGUTELLI frères Paris cire perdue ».

Provenance
États-Unis, collection particulière.

« Plus humain que Rodin » : c’est ainsi que Clément Morro, critique de la Revue Moderne des Arts et de la Vie, avait défini l’art d’Alfredo Pina en pensant notamment à son Baiser – « plus passionnel » que celui du maître de Meudon (ill. 1) –, à son Faune dansant et à « sa tragique statue de la Douleur ». Présentée pour la première fois au Salon des artistes français de 1914 avec le buste de Victor Hugo, puis en 1920 lors de la grande exposition des œuvres de Pina, la Douleur avait effectivement marqué les esprits, mais le tirage réduit de cette sculpture et, par conséquent, sa rareté dans les collections lui ont fait perdre son titre d’origine, remplacé dans les catalogues de vente par Le Désespoir, Les larmes d’amour ou, plus prosaïquement Femme assise pleurant. Or, seul son titre initial permet d’appréhender le vrai sens de cette statuette d’une apparente simplicité, d’autant que la douleur s’avère être un thème récurrent dans la carrière d’Alfredo Pina, comme dans Amour et Douleur, mention honorable au Salon d’Automne de 1921 et l’œuvre la plus émouvante de la manifestation selon Morro.

Alfredo Pina fit sa formation à l’Académie Brera de Milan. En 1906, son labeur acharné lui permit de remporter le Grand Prix National d’Italie de Sculpture. Pour se perfectionner, il suivit les cours d’anatomie artistique du professeur Broggi, et partit à Bologne, puis à Rome pour trois ans. Fasciné par Auguste Rodin et la bouillonnante création parisienne, il envoya au Salon quelques sculptures, bien accueillies par le jury.
Pina arriva à Paris en 1911, plein d’espoirs et de projets. Certaines biographies affirment qu’il avait approché Rodin et travailla à ses côtés pendant près de huit ans, mais il ne subsiste aucune preuve documentaire de cette collaboration, et Frantz Jourdain, dans sa préface au catalogue de l’exposition de 1920, ne parle que de la forte influence du maître de Meudon : « on le sent influencé par Rodin… mais n’est ce pas là le plus enthousiaste hommage qu’on puisse rendre au Génie Français ? »
Pina sous-loua l’orangerie du château des Imbergères à Sceaux, demeure déjà en péril et démolie en 1939. Ses bustes et sculptures furent reçues au Salon des Artistes Français en 1912 et 1914, année de sa nomination comme secrétaire général de la Société des Artistes Italiens à Paris et de l’une de ses premières commandes officielles pour le buste d’un adjoint au maire de Sceaux. Au début de la grande guerre, Pina déménagea à Montpellier sans jamais rompre tout contact avec Paris ni ses amis artistes de Montparnasse où il finit par s’établir dès avant l’armistice. Son atelier situé rue du Maine était contigu à celui d’Emile-Antoine Bourdelle. Habitué de la cantine de Marie Vassilieff, Pina comptait parmi les convives du banquet donné le 14 janvier 1917 en l’honneur de Braque blessé au front où le jeune sculpteur eut une altercation célèbre avec Modigliani à cause de Beatrice Hastings qui venait de quitter le peintre pour Pina.
En 1920, la grande exposition de ses bronzes, marbres, cires et gravures sur bois à la galerie Allard remporta un vif succès. La critique loua la valeur et la force de son art, mais son Comte Ugolin fut refusé au Salon des Tuileries. Pina l’exposa aux Indépendants, puis au Salon des Artistes Français et au Salon d’Automne.

Pour honorer ses commandes de monuments aux morts, Pina établit un deuxième atelier dans la Nièvre, à Mesves-sur-Loire près d’une carrière de pierres à Malvaux qu’il avait achetée. Un concours universel lancé par Mussolini désigna Pina, reconnu en Italie grâce à sa participation aux Biennales de Venise de 1920 et 1922, pour le projet du tombeau de Dante. C’est à Rome qu’il vaqua à son œuvre maîtresse qui ne fut jamais achevée. Il y réalisa également un buste du dictateur montré au Salon en 1926.

À son retour en France en 1929, Pina organisa, au Cercle de l’Union artistique, une exposition des artistes italiens de Paris. Puis, las de la capitale, il s’installa à Mesves, puis se maria avec Antoinette Meunier. Naturalisé en 1939, il exposa à Nevers et à Vezelay. Il légua le fonds de son atelier au musée de la Charité-sur-Loire.

La Douleur de 1913 naquit au moment où Pina qui venait d’arriver à Paris, avait à cœur de montrer l’originalité de son talent. Il sculptait sans relâche, jour et nuit, surtout pour lui-même, pour le plaisir, sélectionnant avec soin les œuvres à montrer. En 1914, deux sculptures seulement participèrent au Salon, le buste de Victor Hugo et La Douleur. Un buste d’un écrivain célèbre, dense et intense (ill. 2), et une statuette de dimensions modestes, sans aucun mouvement ni cette puissance que les critiques appréciaient chez le jeune italien. C’est une frêle jeune femme assise sur un banc, le visage enfoui dans les mains, le dos courbé. On devine ses habits simples et le tablier. Pleure-t-elle ? On l’ignore tout comme on ne sait rien sur les raisons de sa douleur, mais on la voit accablée, malheureuse au plus haut point et cependant stoïque. Plus que dans toute autre de ses œuvres, l’extrême sensibilité qui caractérise l’art de Pina est ici manifeste. Avec une économie de moyens rare, il parvient à saisir l’insaisissable – l’émotion, la souffrance –, à insuffler la vie dans l’épaisseur inerte de la matière, fluide, plastique et vibrante sous ses doigts. Et ce, en évitant l’anecdotique, le décoratif, le superflu, l’exagération.

À vingt-six ans seulement, le sculpteur se montre ici en artiste indépendant, accompli, capable d’assimiler et de surmonter l’influence de Rodin. La forme est dépassée par la pensée, pensée nourrie des sentiments et des souvenirs de Pina lui-même, orphelin à douze ans, solitaire et taciturne. « Plus humain que Rodin » : il l’est assurément dans notre sculpture.

Expositions
1914 CXXXII Salon de la Société des Artistes Français , (Paris, Grand Palais des Champs Elysées, avenue Alexandre III, 30 avril) no 4256 ;
1920 Exposition de Bronzes, Marbres, Cires et Gravures sur bois du statuaire Alfredo Pina , (Paris, Galerie J. Allard, 20, rue des Capucines, 03-31 décembre 1920), no 37.

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